Vishnou Carombayenin : À Maurice, je vendais du pain, en Europe, je vends des spectacles

La moustache finement taillée, les sourcils croisés et le regard sémillant, Vishnou a conservé ses allures de grand seigneur, d’un hidalgo des tropiques. De ce côté, il n’a pas bougé d’un iota. Mais, il a gagné en maturité, conscient que ses seuls albums ne lui assureront pas des fins de mois à la hauteur de ses ambitions. Et surtout pour sa petite famille, les jumelles Lakshmi et Sckanda et le gosse, Brahma, tous nés en France et dont les prénoms rappellent son attachement à sa culture. « À Maurice, se plaît-il à répéter, j’ai chanté des morceaux de films indiens dans des ‘gamats’. Voilà les racines de ma culture ! » Mais, son vécu a aussi d’autres facettes et Vishnou en garde un souvenir inaltérable. Même lorsqu’il est plongé dans son business dans sa maison de Pouilly, dans le département de l’Ain, à dix minutes de l’aéroport de Genève, il n’oublie d’où il vient. « À Trèfles, ma famille possédait une petite tabagie.  Tous les matins, j’allais livrer plus de 400 pains dans les environs de Trèfles, et lorsque je revenais, j’allais revendre du ‘makachia coco’. » En mai 1975, lorsque surviennent les manifestations estudiantines, il est dans les premiers rangs des ‘révoltés’. Un peu plus tard, il ouvre un petit atelier de confection dans les faubourgs de Quatre-Bornes. « Je voulais gagner ma vie en épargnant à ma famille des dépenses. Mais les temps étaient difficiles, la grande majorité des jeunes étaient au chômage. »

Un touche-à-tout

De cette période date sa propension pour la défense des ‘petites gens’. Vishnou est alors gagné à la cause du militantisme, un ‘militant coaltar’, comme il se définit encore, chantonnant des refrains revendicateurs et attendant l’arrivée du grand soir.

Mais comme Vishnou est un touche-à-tout, il taquine la chanson au sein d’un groupe, Le Stanzas Group, où il vocalise et se forge une personnalité. « Grâce à ses brassages d’influences opposées, cette formation a été parmi les pionniers de la musique fusion avant la mode ». Il a 20 ans lorsqu’une déception sentimentale lui inspire ‘Amina’, un morceau qui, pendant longtemps, restera collé à ses baskets. Il s’empare d’une chanson de Mukesh, retravaille le fond et la forme et lui plaque des paroles qui resteront sa marque de fabrique. Du jour au lendemain, cet album séminal se vendra comme des petits fours grâce à sa diffusion dans les ‘autobus vagabonds’, ces véhicules baptisés ainsi à cause de leur tarif dérisoire et de leur parcours sans règlement. « L’album s’est vendu à plus de 120 000 copies; j’ai eu un peu d’argent mais le gros est passé entre les mains de la production et de la distribution. J’ai quand même pu faire des dons aux temples, mosquées et églises de ma localité. »

Le verbe facile

Pourtant, il a peu d’espoir lorsque la coalition MMM/PSM reporte une victoire massive en 1982. « Je n’étais pas convaincu que les choses allaient vraiment changer. » Avec son chèque de Rs 30 000, Vishnou s’achète alors un billet d’avion pour Paris, où il souhaite se perfectionner en haute couture, décrocher un diplôme et revenir à Maurice. Mais, entre ses désirs et la réalité parisienne, le destin va décider autrement.

Dans la capitale française, il croise d’autres jeunes qui battent la semelle en quête d’un emploi à Strasbourg St-Denis, le quartier de la confection. Tous sont sans papiers et attendent l’occasion d’être régulariser. Si Vishnou est lui aussi préoccupé par  cette situation, il sait aussi qu’il dispose d’un atout majeur et supplémentaire : il est artiste, sait chanter et a le verbe facile. Il va s’en servir à l’occasion des mariages et bals mauriciens où il est payé 500 francs la soirée. « Evidemment, on réclamait ‘Amina’
et d’autres ségas », explique-t-il. Pour arrondir les fins de mois, il part travailler dans un restaurant où il est affecté aux cuisines.

En 1982, il est toujours sans papiers lorsqu’il participe à un festival qui le présente sous l’appellation ‘Vishnou chanteur indou’. C’est un début prometteur. Un jour, il croise un certain Jimmy, marié à une Mauricienne et qui organise des soirées mauriciennes en Suisse. Ce dernier lui propose de le suivre. Mais, au regard des lois françaises, il lui faut un permis de travail spécifique. Et, pour ce document, il faut des documents qui attestent qu’il est bien un artiste vivant de son métier. « Dieu était de mon côté, explique Vishnou, car j’avais eu l’idée d’apporter dans mes valises des dossiers de presse relatifs à la cassette d’‘Amina’, dont des reportages de concerts, sans oublier des cassettes. Avec ces pièces et un timbre de 135 francs, j’ai pu obtenir ma carte de séjour. C’était un grand jour pour moi. Dès lors, je pouvais aller en Suisse. » Chez les Helvètes, un homme va imprimer un nouveau cours à son destin. Il s’appelle Rolf Weber, possède une agence de voyages et n’a qu’une idée en tête : promouvoir la destination Maurice, un pays qu’il connaît bien, mais pas ses compatriotes. Une soirée qui couronne la plus jolie Mauricienne en Suisse fait se rencontrer le Suisse et Vishnou. Les deux hommes se comprennent vite et une confiance mutuelle s’installe d’emblée. « Rolf Weber m’a proposé de sponsoriser mes activités. Chacun retrouverait son compte. J’ai dit banco et on est arrivé à un partenariat qui dure toujours ».

Pour honorer ses engagements, Vishnou doit d’abord étudier le marché suisse. La petite communauté mauricienne, forte de 3 000 membres,  qui y vit, va l’aider. « Dans ma petite chambre, j’avais dressé une liste de contacts et négocié avec des sponsors, puis j’ai monté mes spectacles. À l’entrée des soirées, j’offrais des roses. C’est comme ça que ça a  marché ! »

Vishnu souhaite développer Mahavishnou
En 1988, la chaîne hôtelière Beachcomber fait appel à sa société Music and Show, qu’il cogère, pour sa  campagne promotionnelle en Suisse. Avec ses danseuses aux costumes bariolées et des rythmes exotiques, ses strip-teaseuses et autres go-go girls, c’est une véritable déferlante culturelle qui débarque au paradis du secret bancaire. Si bien qu’au bout d’une vingtaine d’années, le jeune de Trèfles, aujourd’hui quinquagénaire, a pu apporter les couleurs et les saveurs mauriciennes dans d’innombrables foyers suisses. « Les vindayes, les samoussas, les’bajas’ et autres caris d’agneau ne sont plus des mots barbares pour eux », confie-t-il. Non content d’écumer la Suisse romande, il va donner de la voix en Angleterre et en Allemagne où ses shows remplissent les salles.

Malgré le succès et la vie frénétique, Vishnou sait que son pays natal reste le lieu idéal pour décompresser. En vacances à Maurice en 1998, il s’achète un terrain à Flic-en-Flac et, deux ans plus tard, il y érige une résidence pour étrangers. Aujourd’hui, il a d’autres projets dans cet immeuble à cinq minutes de la plage : emménager un studio d’enregistrement hypersophistiqué pour promouvoir les talents en herbe. « Et puis, pourquoi pas les emmener en Suisse pour se frotter à d’autres influences et s’assurer véritable une carrière professionnelle ? »

Dans l’immédiat, il souhaite développer sa société Mahavishnou avec la collaboration de sa femme Muriel, celle qu’il affirme lui permet de s’épanouir dans la confiance et la stabilité. Elle compte tellement qu’elle lui a inspiré un morceau « érotique » dans son dernier album déjà dans les bacs et intitulé ‘Pétales Roses’. C’est ici à Flic-en-Flic, qu’il se verrait bien atterrir, avec femme et enfants et ses parents restés à Maurice. « Mais pas comme retraité… Avec mon studio, je vais m’ouvrir sur les pays de la région ! » Aux Mauriciens, il promet déjà des spectacles dont il s’est fait le spécialiste à la frontière suisse.

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