December 3, 2008 Musique News, Serge Lebrasse

Serge Lebrasse gage de mémoire

53 ans de carrière et un livre. La mémoire sera conservée. Une vie consacrée au séga. Le 27 décembre, Serge Lebrasse, figure de proue de notre séga, édité par Les Editions le Printemps sera lancé pour parler d’un artiste généreux. Un symbole de notre patrimoine culturel.

Serge Lebrasse

Serge Lebrasse

«J’ai une bonne mémoire mais elle commence à fléchir sur les choses banales du quotidien,» explique Serge Lebrasse. Il a 77 ans et six mois, précise-t-il et Serge Lebrasse, comme le souligne Yvan Martial qui signe la postface du livre à paraître : Serge Lebrasse, figure de proue de notre séga, n’a plus besoin de présentation.

Il est l’un des vieux routiers de notre séga est aussi l’un des plus populaires. S’il s’est retiré de la scène musicale pour laisser la place «à la jeunesse» comme il le dit, Serge Lebrasse incarne néanmoins un pan de notre histoire culturelle et nationale dont les mémoires se devaient d’être mis en écrit.

53 ans de carrière dans le séga mais 50 ans depuis qu’il est populaire. Serge Lebrasse a cette faculté de connaître à la date près les grandes lignes de sa vie et de sa carrière malgré son âge avancé. Il se rappelle qu’en 1957, sa Madame Eugène fait un tabac et le propulse dans les axes de la popularité. Pour ne plus vraiment en sortir. Et 120 chansons plus tard, Serge Lebrasse prouva qu’il est le défenseur du séga et de la langue créole.

Son histoire est liée à celle du pays. «Serge Lebrasse est d’abord connu pour la qualité de ses compositions. Avant lui, le séga était rangé dans une catégorie obscure. Il a permis au séga de rentrer dans un cercle plus large, plus intellectuel, plus bourgeois,» explique Yvan Martial.

Et le morceau le plus prisé de son répertoire, Madame Eugène, a joué un rôle prédominant dans l’acceptation du séga par toutes les couches sociales selon Yvan Martial.

«A l’époque, c’était un chant de ralliement. Du fait que cette chanson était accessible à tous, qu’importe leur classe sociale. Dans les années 50, Serge a prouvé que le créole, utilisé correctement, pouvait avoir les mêmes qualités que la langue française et anglaise, que cette langue n’était pas forcément vulgaire,» explique notre interlocuteur.

Donc dédier un livre à Serge Lebrasse s’imposait. Serge Lebrasse, figure de proue de notre séga est selon Yvan Martial : «Une synthèse plus riche, plus abondante, mieux illustrée qui, contrairement aux articles de journaux sur Serge, sera certainement rangé sur une étagère au lieu d’être lu puis mis de côté.»

Serge Lebrasse, figure de proue de notre séga sera lancé le 27 décembre, date du cinquantième anniversaire du mariage civil du ségatier.

QUESTION A JEAN-CLAUDE ANTOINE, AUTEUR DE SERGE LEBRASSE, FIGURE DE PROUE DE NOTR SEGA

Comment avez vous été amené à écrire cet ouvrage ? Est-ce le chanteur qui est venu vers vous et est-ce que c’est vous qui l’avait approché ?

Les Editions le Printemps voulaient lancer la collection figure de proue consacrée aux Mauriciens ayant marqué l’histoire du pays, sous la direction d’Yvan Martial. J’ai dit oui tout de suite. Je ne pouvais pas refuser de raconter l’histoire du père du séga moderne, celui qui a fait le séga quitter la clandestinité des plages et des camps pour entrer dans les salons et qui a donné ses premières lettres de noblesse à la langue créole. Je suis honoré que Serge Lebrasse ait accepté que je sois celui qui écrive le premier livre qu’on lui ait jamais consacré.

Combien de temps avez-vous consacré à ce livre ?

Plusieurs mois. La proposition m’a été faite en octobre 2005 et j’ai livré le manuscrit au mois de juin de cette année. J’ai d’abord longuement interviewé Serge Lebrasse qui a non seulement une mémoire prodigieuse, mais a gardé pas mal de documents, coupures de presse et lettres tout au long de sa longue carrière. J’ai aussi interrogé son épouse et des gens qui le côtoient. J’ai également consulté les archives des journaux pour vérifier les informations.

Après Serge Lebrasse, comptez-vous vous pencher sur l’écriture de la carrière/du parcours d’une autre figure locale?

J’ai quelques projets qui se promènent dans ma tête et des manuscrits qui traînent dans mes tiroirs.

La voix du bonheur

Sa biographie, éditée par les Editions Le Printemps est sortie jeudi. L’occasion de feuilleter l’album souvenir des meilleurs moments de Serge Lebrasse, qui, du haut de ses 77 ans, est un monument vivant.

Toujours à la même place. Dans le studio d’enregistrement jadis utilisé par ses enfants. Aujourd’hui, l’antre de Serge Lebrasse. Sa «caverne d’Ali Baba», où il ne faut pas déranger sa réflexion. Pas toucher à l’ordinateur. Et où, après sa mort, il ne faudra pas que Gisèle, sa femme vienne à minuit, au risque de le voir assis là.

Aux murs, les photos de sa vie. Le noir et blanc du souvenir côtoie les couleurs vives du passé récent. Il y a là l’orchestre Les Colombins en 1956. Le groupe Kanasuc en 1964, aux côtés de Serge, un Jean Claude Gaspard encore tout jeune homme. Il y a l’instant où Serge est présenté par sir Seewoosagur Ramgoolam à la reine Elizabeth II, en visite à Maurice.

«On a dérangé le musée pour le livre», glisse Yvan Martial, venu quitter un exemplaire tout chaud de Serge Lebrasse figure de proue de notre séga. Ce livre, écrit par Jean Claude Antoine et édité par les Editions Le Printemps, a été lancé jeudi. Il est le premier numéro de la collection Figures de proue confiée à Yvan Martial.

Les honneurs, Serge Lebrasse connaît. Il en est très fier. Surtout de sa royale décoration – Ordinary member of the Order of the British Empire en 1976, puis citoyen d’honneur de Beau-Bassin-Rose-Hill en l’an 2000.

De sa biographie, il se dit «bien content». Avant de confier qu’il a refusé qu’on baptise de son nom la rue de Plaisance, Rose-Hill, où il vit depuis un demi-siècle. En tout cas, «pas de mon vivant». Tout comme il a refusé que l’on donne son nom au petit rond-point juste devant sa porte. «Pa bizin donn li mo nom, tou dimoun deza dir sa ronpoin Serge Lebrasse, sofer taxi tou dir sa kan zot fer kours dan Plaisance.»

Les gens dans la rue, Serge est de cette race de chanteurs qui prend le temps de leur parler. De les écouter. Quand il prend le bus, il n’est pas rare que le receveur s’asseye à ses côtés, «met enn ti dialog, dir moi mo roul lerin bien». Serge rigole encore de ces enfants qui de temps à autre crient en le voyant : «Ala Michel Legris !». Il ne s’en offusque pas.

Mais il n’aime pas non plus qu’on lui donne du «Monsieur». En disant à ses fans, «gramatin monn get dan mo lak denesans, mo pann trouve inn mark misie lebrasse». «Monsieur» pourtant, il l’a été. Instituteur posté pour la première fois à Olivia en 1953.

Emploi stable après avoir connu le rationnement de la guerre, «enn ledoi koupe» alors qu’il travaillait dans une usine de sacs de goni. Il aura aussi vécu les déboires d’apprenti garde -forestier et la vie militaire au sein des Royal Signals en Egypte. Recruté dans l’armée britannique avec une fausse autorisation de sa mère – il était mineur – Serge Lebrasse y passera trois ans.

A son retour, Serge dira oui à Gisèle. Pour le meilleur et pour le pire. C’est elle qui s’occupe des quatre enfants quand il chante le soir dans des mariages et des fêtes. Avant que ce passe-temps ne connaisse un tournant, quand sa route croise celle de Philippe Oh-San, auprès de qui il est envoyé pour suivre une formation de professeur de musique.

C’est lui qui rassure Serge Lebrasse quand sa passion de ségatier fait jaser les gens bien. Une collègue institutrice, bien intentionnée lui dira même qu’il n’aurait pas dû. Qu’il est un instituteur. Que c’est s’abaisser que de chanter du séga, affaire de tcholo à l’époque.

Un peu tremblant, Serge Lebrasse s’avancera sur la scène du Plaza ce soir-là – pour la finale de Mr Mauritius – et entame What you’ve done to me de Paul Anka. «Mo pa donn letan, mo sant Madame Eugène». Derrière lui, l’orchestre de la police. Silence dans la salle. Avant un tonnerre d’applaudissements. La carrière de Serge Lebrasse est lancée.

Dans la salle ce soir-là, se trouve Philippe Venpin, propriétaire d’un magasin d’instruments de musique, de sonorisation, de radio. Il deviendra le producteur de Madame Eugène. Les tubes s’enchaînent : «Moris mo zoli pei, Mama zordi mo ale, Si to kontan moi, Moi mo enn ti kreol, Père Laval.» A l’époque, les séances d’enregistrement sont épiques. «Ena disk ou ekoute ou tande la voi la fatigue». Mais les tubes eux n’ont pas pris une ride.

Des chansons qui aujourd’hui figurent dans le double disque des titres que Serge Lebrasse vient de sortir. Son rêve, regrouper les 110 chansons qu’il a composées au cours de sa carrière. C’est le projet qu’il caresse depuis longtemps. Qu’il souhaite ardemment réaliser, «avan ki mo ferm lizie». il l’a fait en partie avec Linzy Bacbotte qu’il considère comme «mo ti zenfan, parceque nous avons le même caractère».

Serge Lebrasse, qui fut une sorte de papa sévère avec ses danseuses, s’est pris d’affection pour cette petite qu’il a vu débuter à l’âge de 9 ans. Très au courant de l’actualité musicale, Serge siège aussi au sein du Complaints Committee de la Mauritius Society of Authors. Un rôle qu’il prend très à coeur. Persuadé que non… le séga n’est pas mort.

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