December 10, 2009 Artists Ile Maurice, Dernier Albums

Blakkayo : Love N Respect

Love N Respect est un événement. Il marque le retour en solo de Blakkayo après six ans. Certes différent dans le ton, l’album est présenté comme suffisamment puissant pour être l’un des meilleurs de ces derniers temps.

La dernière fois c’est toute la rage qui pouvait animer un enfant du ghetto confronté à l’injustice du système qui faisait la conclusion de l’histoire. C’était alors confirmé, porte-parole d’une réalité, Blakkayo ne la bouclerait pas. Six ans après, le temps était venu de passer à l’acte suivant. Et c’est là qu’il surprend. Lentement le rideau se lève sur une ambiance plus tempérée. Dans ce nouveau tableau, le rouge dit davantage… l’amour que la colère, le noir de la révolte a pris des teintes blanc-espoir et l’album s’entoure d’une aura rouge-jaune-vert roots. Les échos du dancehall se sont tus, nous voilà en face d’un beau et riche reggae porteur d’un message d’espoir, d’amour et de respect. L’on a rengainé les coups de gueule et la tchate-baston. C’est sur ce ton que se raconte le tome 3 de Blakkayo. Autant aussi le dire, cet album est bon, voire excellent.

Tchek to life. Certes plus sobre que les deux précédents, Love N Respect ne les renie cependant en rien. Il est la continuité directe de la colère de Tchek to life (2000), de la révolte de Xterminator (2003). Ce troisième album reste dans la logique d’une démarche artistique en perpétuelle (r)évolution. Même les plus puritains d’entre nous le comprendront. Durant ces six années de patience imposées Blakkayo s’est repensé. Profitant de ses expériences vécues en solo, avec ses compagnons d’OSB Crew et d’autres artistes avec qui il a collaboré depuis pour grandir. Ce qui est clair c’est qu’en mûrissant, artistiquement, il a appris à canaliser l’énergie de sa colère avec plus de sagesse tout en restant porte-parole d’une classe, d’une génération.

Concept. Love N Respect “aurait pu être un livre ou un film”, plus loin qu’un simple projet musical son auteur parle avant tout “d’un concept”. Il est présent dans l’ensemble de ce qui compose l’œuvre : de la musique aux paroles en passant par l’arrangement ou encore la présentation. Aucun des aspects ne pouvait être négligé pour permettre à Blakkayo en solo d’exploser en un vrai come-back. Il le réussit. Mais ce n’était pas son unique objectif. Si l’Original Blakkayo a voulu, cette fois aussi, se faire entendre il a ralenti le ton et préféré le reggae au dancehall pour se faire comprendre.

Changement. Dans le passé, l’on évoquait les injustices, les disparités et les maux sociaux qui interpellaient le chanteur : “J’étais en guerre contre le système. Après Xterminator, j’ai été déçu de voir que les choses ne changeaient toujours pas. J’ai pris le temps d’observer les gens autour de moi et je me suis rendu compte qu’il y avait de moins en moins de respect entre individus. Comment parvenir, dans ces conditions-là, à changer le système ? J’ai donc décidé de faire un retour aux sources, de revenir vers le peuple pour lui parler d’amour et de respect. Parce qu’il y a un changement à amener en chacun d’entre nous si nous voulons que le monde soit meilleur.” Il lui a fallu commencer “par moi-même”, afin d’être en accord avec son message. C’est dans cet esprit Zen-coaltar que Love N Respect a été construit.

Expériences. L’ensemble aura pris six ans. “Cela ne veut pas dire que j’ai travaillé dessus durant six années. J’ai préféré laisser faire les choses sans me mettre la pression et prendre mon temps quand je l’ai ressenti.” Entretemps d’autres expériences étaient à acquérir, d’autres scènes à découvrir, ici et ailleurs. Comme, par exemple, en compagnie de ses confrères de OSB avec qui il est passé international depuis. Tout cela aura contribué à permettre à ce gosse qui n’a de cesse d’errer dans les villages et les banlieues de gagner en maturité. À une étape où d’autres s’empoisonnent de frustrations et se perdent dans des remises en question, lui grandit par la sagesse et ce désir de positiver. Love N Respect en est l’expression.

Étapes. Cet album aurait pu être son meilleur, si les deux précédents n’avaient, au moment de leurs sorties respectives, créé la même impression. Chaque création restant étroitement liée à leurs contextes. Forgé dans les braises encore fumantes des drames humains et sociaux dont il avait été témoin en 1999, Tchek to life était le cri de révolte d’un enfant du ghetto venu placer des mots sur les maux pour dire, sans complaisance ni demi-mesure, ce qui se chuchotait tout bas parmi les sans-voix. Trois ans après ce premier solo, il redonnait l’assaut avec Xterminator. Les choses n’avaient entretemps pas beaucoup changé. L’injustice, les disparités sociales, la brutalité et l’incompréhension policière, consolidaient les bases de Babylone, sa cible. Aujourd’hui encore, quelques titres de ces albums restent des pièces maîtresses du ragga/dancehall mauricien. Des tableaux musicaux dépeignant le rude revers de la carte postale en des coups de pinceaux bombés d’un bitume et d’amertume.

Adaptation. L’on s’imagine qu’il lui aurait été facile de rester dans le même registre vindicatif. Il a préféré l’autre option. C’est finalement ça tout le génie de Blakkayo. Une capacité de renouvellement et d’adaptation qui lui permet d’avancer sans dévier de sa trajectoire. Enfant d’une famille modeste devenue vedette il conçoit la musique comme un engagement citoyen, une démarche sociale et politique dépourvue de couleurs partisanes. À ses débuts, en quête de repères, on se souviendra qu’il aurait posé sa voix ici et là, jusqu’à ce que son arrivée au sein de OSB lui offre d’autres possibilités. Puis, à la genèse de sa carrière il y eut cette rencontre avec Georges Corette. “Il m’avait fait comprendre que la musique c’est un combat. Je suis alors devenu un soldat, un combattant engagé dans la guerre du bien contre le mal.”

Militer. Blakkayo croit en la nécessité de dénoncer mais aussi en l’importance d’éduquer et de sensibiliser. Comme ses compagnons, il s’est aussi embarqué dans de grandes causes touchant à la libéralisation des ondes, au VIH/SIDA, à la reconnaissance du Morne, à l’émergence de la créolité et du mauricianisme. “Je suis un combattant du pays. Je me bats pour son peuple en entier.” Love N Respect garde le même ton, le même sens.

Pour composer, l’auteur du légendaire Rev Penitencier a ouvert les yeux, les oreilles et l’âme sur la société. 13 chansons composent ce nouvel album. Bien entendu, il aménage aussi de l’espace pour Kool B, Dagger Kkilla, Kenzo Escobar, les autres membres du OSB Crew l’accompagnant chacun sur un titre.

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