Histoire du Sega Mauricien

Héritage de nos ancêtres venus d’Afrique, le séga laisse aujourd’hui, un brin nostalgique lorsqu’on évoque les richesses perdues en cours de route. Évolution oblige, les ravannes, maravannes, triangles ont laissé la place aux instruments venus d’Europe. Alors que certains parlent aujourd’hui de “séga variété” ou de “séga fantaisie” pour évoquer une musique sans âme, d’autres veulent effectuer un retour aux sources.

Aucune référence historique ne permet de situer la période exacte de la naissance du séga. Toutefois, on sait qu’elle remonte aussi loin que la période de l’esclavage. Les historiens parlent de ces chants d’esclaves, le soir, après le travail pour se remémorer leur pays lointain. Des soirées autour du feu, des premiers airs véhiculés, il n’en reste pas beaucoup de souvenirs. Sauf les plus récents qui nous ramènent dans les années 50. C’est vers cette même période que celui qui est désormais connu comme “le père du séga”, allait enregistrer son premier séga, Tamassa, chez Damoo.

Quelque temps plus tard, Ti Frer enregistrera Lagrin kafe, Ki ti balye la, Fidela… chez Neptune, en compagnie de sa nièce, Marlène Ravaton. Michel Foo Fat se souvient encore de cette expérience. “À cette époque, il n’y avait pas de studio. Je l’ai enregistré chez lui, à Quartier Militaire, à l’aide d’un gros tape. Puis, le 45t a été réalisé en Angleterre.” Alors que le ségatier sera payé “Rs 100 ou Rs 200″ pour cet enregistrement, le 45t lui, se vend à Rs 5 en magasin.

Nouvelle ère. D’autres allaient suivre les traces de Ti Frer, malgré le fait que le séga était encore une musique marginalisée. Particulièrement, Jacques Cantin et son Sir Jules. Grâce à Max Moutia, le séga allait être diffusé sur les ondes de la radio mauricienne. C’est dans cette même mouvance qu’une femme allait émerger. Elle se fait appeler Maria Séga et son morceau La Pointe aux piments allait parvenir jusqu’en France.

La fin des années 50 allait aussi marquer “l’entrée du séga dans les salons”, avec l’arrivée de Serge Lebrasse et son Madame Eugène. Ce dernier est accompagné par le maestro de l’orchestre de la police, en personne, Philippe Oh San. Nous entrons alors dans une nouvelle ère du séga. Roger Augustin, Francis Salomon, France Jemon, Roland Bavajee… allaient aussi inscrire leurs noms dans la liste des pionniers.

La transition entre ces deux styles, ce qu’on appelle aujourd’hui le séga typique et le séga moderne allait se faire avec l’évolution de la société. Marclaine Antoine identifie lui, deux périodes dans l’évolution du séga : le séga d’avant guerre et le séga d’après guerre. Au temps de la première période : “Le séga était privé. Ça se déroulait dans la cour des particuliers qui invitaient leur tribu ou des proches de leur localité. Ces soirées étaient organisées lors des occasions festives. Les gens étaient vêtus de manière usuelle et ne portaient pas les accoutrements que l’on prête au séga.”

Influences. Le séga est alors typique. Puis vint la période après guerre. Les soldats mauriciens enrôlés dans l’armée anglaise rentraient au pays avec accordéons, guitares et violons. “Le séga prendra une autre ampleur avec une sonorité plus fleurie. Les Jacques Cantin et Maria Séga allaient introduire le séga-salon. Le séga sort alors des cours et monte sur scène, remplie les salles de cinéma, surtout pendant la période de coupe de la canne à sucre.”

Dans ce même contexte, un autre pionnier allait émerger. Sugar Time allait révéler Michel Legris et son morceau Mo Capitaine. Des soirées séga d’antan, il se souvient que “Kan sega fini souvan ravann defonse.” Sans doute est-ce la raison pour laquelle Michel Legris jouait sur un jerrycan à ses débuts dans les années soixante-dix.

Les soirées séga se déroulaient alors essentiellement à Petite-Rivière, chez la famille Cassambo. “Les meilleurs batteurs de ravanne à l’époque étaient dans cette famille. Ces rencontres avaient aussi lieu à Pointe aux Sables ou chez Ti-Frère à Quartier Militaire. Les ségatiers racontaient une histoire dans leurs chansons. Des gens du public leur glissaient aussi des enveloppes avec une lettre et un billet à l’intérieur, pour que les chanteurs passent leurs messages dans une de leurs chansons improvisées sur place. L’ambiance du séga typique était un autre monde.”

Héritière. Ce n’est pas Josiane Nankoo, fille des Cassambo qui nous dira le contraire. Ses souvenirs remontent à plus de trente ans. Josiane est alors une jeune fille qui décide de suivre ses oncles, Loïs, Henry et Rolo pour chanter et danser le séga, malgré la désapprobation de son père. “Ces soirées se passaient dans les cours et étaient organisées à tour de rôle. Les gens venaient de partout pour y assister. On commençait vers 20h jusqu’aux petites heures du matin.”

La réputation des Cassambo avait fait le tour de Maurice. C’est ainsi qu’un beau jour, la famille s’est vue avec une proposition d’aller jouer dans les hôtels. Ce qui petit à petit, a mis fin à la tradition des soirées séga dans les cours. Mais auparavant, les héritiers de Loïs Cassambo, réunis sous le nom de Zanfans Ti Rivière, ont eu le temps d’enregistrer un album, grâce à l’intervention de Pierre Argo. Philippe de Magnée assurait la prise de son. “Lors de son récent passage à Maurice, Philippe m’a confié la bande de cet album. Elle contient, entre autres, Tangalé, mais aussi Charani, chanté par ma cousine Marcia L’Espérance, la grand-mère de Nancy Dérougère. À l’époque, Marcia était la seule femme à jouer de la ravanne.” Quant à savoir ce qu’elle va faire de la bande, Josiane Nankoo n’en sait pas encore. En contre partie, elle montre fièrement le trophée qui lui a été décerné la MASA pour sa contribution à la musique mauricienne. “Mes oncles ne sont pas là pour recevoir cette récompense, mais ce trophée représente surtout, la contribution de la famille Cassambo à l’histoire culturelle du pays.”

La relève

Est-ce vraiment une coïncidence si c’est la petite-fille de Marcia L’Espérance qui fait aujourd’hui, redécouvrir les valeurs du séga authentique ? Les Kasket Velour, Zégui masinn de Nancy Dérougère se démarquent en effet, de la vague commerciale qui avait envahi le séga ces derniers temps. Mais c’est à son mentor que revient cette initiative. Mario Justin confie avoir été lui-même dépassé par la légèreté du “séga fantaisie”. Il débute alors, une série de soirées dans la rue, visant à faire redécouvrir ce qu’il appelle le “gros séga”, passant de village en village. Faisant la distinction technique entre ces deux styles de séga, Mario Justin précise que le “gros séga” se joue sur les “108, 110, 112″. Il fait référence à la vitesse du métronome, soit le tempo. Alors que le “séga fantaisie” se joue sur les “118, 122, 126″. Plus rapide, mais aussi, plus léger.

Le rythme 6/8 qui fait la particularité du séga se démarque, par exemple, de la variété pop. L’un étant plus culturel, l’autre plus académique. “C’est pour cela que les Européens n’arrivent pas à danser sur notre séga”, précise-t-il. Le succès remporté avec le concours Gro séga dan lari et l’enthousiasme des Mauriciens pour ce rythme – même en Europe – pousse Mario Justin à persévérer dans cette voie. Pour perpétuer également la tradition, il continue d’organiser des soirées autour du feu de temps à autre. Le prochain rendez-vous est pour ce samedi, 9 mai, sur la plage publique de Tamarin, à partir de 19h.

Les plus grands succès

De mémoire de producteur, mais aussi de disquaire, Michel Foo Fat est d’avis que la période années 60-70 a marqué les plus grands succès de séga, en matière de vente. “Il y a d’abord l’album de Jean-Claude Gaspard, Mauritius Welcomes You, qui s’est très bien vendu. Jean-Claude jouissait d’une popularité extraordinaire à cette époque. À Maurice, comme à La Réunion. Pour le faire signer, j’ai même été jusqu’à lui payer une somme énorme pour cette époque. Par la suite, je n’avais plus d’argent pour continuer la production.”

Vers cette même époque, Claudio Veeraragoo et son Bhai Aboo allait aussi affoler les ventes. “Les gens faisaient la queue dans le magasin pour acheter cette cassette. J’en vendais 100 à 200 par jour.” Pour la petite anecdote, Michel Foo Fat raconte que, quelque temps avant la sortie de l’album, Claudio était venu le voir avec la bande, en vue de chercher un producteur réunionnais. “Je suis parti à la Réunion, mais aucun producteur n’était intéressé. Ils disaient que ça n’allait pas marcher. Finalement, Claudio l’a produit lui-même.”

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