Article d'Aline GROËME-HARMON
Hommage de l’élève au maître. Le prolifique Joseph Tsang Mang Kin publie «Destins croisés Parcours auprès de Raymond Chasle» aux Editions de l’océan Indien.

Qui suivre ? Dans ces «Destins croisés » ? Raymond Chasle ou Joseph Tsang Mang Kin ? Et si le propos était véritablement ailleurs. Que les hommes n’étaient qu’instruments, interfaces. Voies de traverses. Pour suivre le cours de l’Histoire.
En tout cas la version des faits que livre Joseph Tsang Mang Kin dans son dernier ouvrage – d’autres sont déjà annoncés ! – «Destins croisés arcours auprès de Raymond Chasle», publié aux Editions de l’océan Indien.
Pourquoi ce livre sur Raymond Chasle ? s’interroge en avant-propos l’auteur. «Et pourquoi maintenant ?» Entre devoir et admiration sincère, l’élève, le subalterne devenu collègue qui rend hommage à, «ce grand ouvrier (...) demeuré un grand inconnu dans son pays».
De petites piques en prises de position affirmées frisant le règlement de compte, il explique qu’«avec l’arrivée des nouvelles générations à qui l’on enseigne pas l’histoire du pays, le Protocole Sucre sera oublié et avec lui, Raymond Chasle (...) Je veux simplement dire que le combat de Raymond Chasle était pour la dignité de l’homme (...) Je livre mes souvenirs dans l’espérance qu’ils permettront aux jeunes d’espérer et de croire qu’ils peuvent bâtir une vraie nation mauricienne».
Autant d’objectifs qui au fil de l’ouvrage se fondent dans la trame. S’estompent. Et laissent la place à une évocation toute personnelle de la vie de l’ambassade de Maurice à Paris dans les premières années de l’île Maurice indépendante.
Suivi d’un passage à l’ambassade de Maurice à Bruxelles. Le tout truffé d’anecdotes. Et virevoltant dans une valse de sigles aujourd’hui désuets : OCAMM, CEE, EAMA...
Surtout d’expressions de loyauté sans faille à Ramgoolam père. Celui qui, «n’avait pas eu besoin de moi ni pour lui dire quel chemin prendre, ni pour le convaincre». De sommets internationaux en conférences régionales, de la «rencontre historique» de SSR et du Général de Gaulle, le 21 janvier 1969, Tsang Man Kin est vite plus intéressé par la «vision» des dirigeants. Et par son analyse à posteriori des stratégies des uns et des autres, que par le «fonctionnaire de l’ombre». Il s’attarde longuement sur les enjeux économiques de l’époque, donnant quelques accents de manuel de relations internationales à son recueil de souvenirs. A son hommage.
Dès la deuxième partie du livre, nous ne sommes pas sans savoir que l’auteur a complété sa formation diplomatique à l’Institut universitaire de hautes études internationales à Genève et qu’il a été boursier de la dotation Carnegie pour la paix internationale.
«D’ailleurs, c’est à Genève lors de la courte guerre des six jours (...) que je pris conscience de l’existence du sionisme et de tout mon acquis judéo-chrétien, qui m’avait conditionné dans ma petite île et fait de moi un allié irréfléchi, sinon inconditionnel du peuple juif».
Le voilà deuxième secrétaire à l’ambassade de Maurice à Paris, avec Raymond Chasle pour supérieur hiérarchique. Témoin privilégié des mondanités.
Des discours prononcés dans des salons feutrés. Des déclarations d’intention de quantité de hauts dignitaires, de ministres et de présidents français.
Témoin aussi des manoeuvres politiques des adversaires d’hier, coalisés d’aujourd’hui.
Sans oublier les mentions – interprétations – régulières de, «prétexte à l’agitation des syndicats d’obédience MMM qui voulaient embarrasser le gouvernement », «hostile à la démocratie parlementaire, le MMM avait renoncé à passer par les élections et était déterminé à prendre le pouvoir par la force».
Pince sans rire
Où est Chasle ? Il est dans l’évocation de «son» affaire. Celle de son contrat postretraite. Il est surtout dans la classe de français en Form II au Collège Royal de Port-Louis. Nous sommes dans les années cinquante. Chasle, qui vient du Collège Royal de Curepipe est précédé de sa réputation de,«professeur exigeant et méticuleux». Le collégien a devant lui un professeur, qui «devait tout au plus avoir 21 ans». Il «était de taille moyenne, mince, avec le regard incisif d’un aigle.
Instinctivement, on évitait son regard. On craignait d’attirer son attention. On préférait l’écouter». Un pince sans rire qui faisait dire à ses élèves qu’il,«avait appris le dictionnaire Larousse par coeur».
Un goût du mot qui s’exprime en poésie chez Chasle. «(...) une série de poèmes, dont nous saisissions péniblement le sens». Un ami, «eut le malheur un jour de dire que la poésie de Chasle était compliquée et s’enhardit même à lui demander d’écrire des poèmes plus simples à comprendre». La réponse de Chasle ne se fit pas attendre !«Vous voulez que ma poésie soit simple ? Prenez plutôt une tisane de simples».
Du vocabulaire qui s’exprimera aussi dans les colonnes des journaux de l’époque. «Raymond Chasle était un polémiste redoutable. Parmi ceux qui en ont fait les frais, Edouard Maunick me vient à l’esprit pour avoir eu une trop parfaite mémoire de ses lectures».
Au final, que retenons-nous de ces «destins croisés » ? qu’«entre Raymond et moi, il y avait compréhension totale, presque intuitive (...) Il ne m’a jamais fait aucun reproche. D’ailleurs, j’ai toujours évité de lui en donner l’occasion. Je ne peux pas dire qu’on était copains. Pour moi, il était resté mon professeur (...) Nous ne nous sommes jamais tutoyés».
L'express du 21/04/09