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"Le taux grandissant de suicides chez les jeunes traduit le mal-être dans la société"
"Le taux grandissant de suicides chez les jeunes traduit le mal-être dans la société"
Nous célébrons aujourd'hui, 10 septembre, la Journée internationale de la prévention du suicide. Trois cas de suicide chez les jeunes ont été, hélas, recensés durant les deux mois écoulés. Des adolescents âgés de 11 à 19 ans, toujours scolarisés. Le cas de la petite Axelle, âgée de 12 ans seulement, a le plus touché les Mauriciens. Combien d'autres y songent? Le suicide chez les jeunes est aujourd'hui une menace grandissante contre laquelle il faut se battre.
"Il n'a donné aucun signe, ni à nous, ces parents, ni à ses amis, et encore moins à ses enseignants", raconte Michel, les yeux dans le vague. Ce père de famille, qui a eu la douleur de perdre un enfant en pleine adolescence (15 ans), n'arrive toujours pas à expliquer le geste de son enfant, cinq années après le drame. "Nous étions heureux ensemble. Il ne manquait de rien. Son suicide nous a pris par surprise", souligne Michel. Aujourd'hui, il cherche encore des réponses.
Ce suicide, comme les autres, n'était sans doute pas un acte aussi impromptu qu'on pourrait croire. Selon les statistiques, 99 suicides et 355 tentatives de suicides ont eu lieu en 2005 et la tranche d'âge la plus concernée se situe entre 11 et 39 ans. Mais pour obtenir le nombre réel à Maurice, il faut multiplier ce chiffre par trois, car de nombreux suicides ne sont pas signalés, indique Ibrahim Sheik Yousouf, président de Befrienders (Mauritius), association qui milite depuis 1995 pour la prévention du suicide. Nous n'avons pas de statistiques exactes du taux de suicide car, d'une part, il n'existe pas un système fiable de collecte de données, et d'autre part, de nombreux cas de suicide ne sont pas rapportés comme tels, explique-t-il. "Mais il n'y a qu'à lire les journaux. Nous nous apercevons qu'il y a trois à cinq suicides par semaine. Ce phénomène prend de l'ampleur, surtout parmi les jeunes étudiants", souligne notre interlocuteur.
On peut se demander ce qui pousse les adolescents à commettre un tel acte. Selon Emilie Rivet, psychologue clinicienne, "nous sommes dans une vague actuellement, mais ça fait un bout de temps que le taux de suicide chez les jeunes augmente. Depuis 1999, le taux de suicide devient inquiétant. Le taux grandissant du suicide chez les jeunes traduit le mal-être dans la société. À travers leur acte, ils passent le message que ça ne va pas dans la société".
La psychologue indique que le suicide n'a pas une seule cause mais relève d'un phénomène multifactoriel. Ainsi, si on relève une dizaine de symptômes fréquents chez des jeunes qui pensent au suicide, lorsqu'il s'agit d'adolescents, ces variations de comportement se confondent avec des attitudes qui accompagnent les changements propres à cet âge. À l'adolescence, la performance académique, les relations affectives, le positionnement dans la famille… sont importants pour les jeunes qui ne sont pas suffisamment préparés pour gérer les crises émotionnelles, telles que la déroute, la peur de décevoir, la culpabilité face aux siens. Emilie Rivet souligne que la pression académique influence également beaucoup le comportement des jeunes. "Nous avons un système d'éducation accentué sur l'académique. Cette pression académique, ajoutée au milieu de compétition dans lequel évolue chaque personne, amène beaucoup de stress", explique la clinicienne.
Pas suffisamment préparés pour gérer les crises émotionnelles
Le sociologue Ibrahim Koodoruth estime pour sa part que le taux de suicide en recrudescence à Maurice ne concerne pas nécessairement un problème d'âge, mais un changement social. "Le suicide est un phénomène de société mondial qui touche toutes les catégories socioprofessionnelles et survient dans toutes les classes sociales. Il ne s'agit pas d'un acte individuel, car les causes sont attribuables aux forces de la société. Ceux qui tentent de mettre fin à leur vie le font parce qu'ils n'ont plus de repères", dit-il.
Le taux de suicide en hausse est indicateur d'un manque de communication dans notre société, soutient le sociologue. "Aujourd'hui, de plus en plus, le style de vie du Mauricien change. Les supports familiaux n'existent plus. Notre façon de se socialiser n'est plus pareille. Il n'y a plus d'écoute, plus de communication". Il avance que le jeune qui se suicide n'arrive pas à réconcilier les événements de sa vie. Ainsi, outre les parents happés par leurs obligations professionnelles et qui rentrent tard ou les problèmes sentimentaux, le contexte scolaire dans lequel évolue les étudiants demeure un important facteur de suicide. "Il y a une attitude plus instrumentale développée dans le dos des étudiants. Outre la pression, il n'y a plus d'attachement au milieu scolaire, mais de plus en plus d'exigences. Avec des relations strictes sans flexibilité et d'autres forces qui entrent en jeu, il devient difficile pour certains de gérer, surtout quand il n'y a pas de communication", explique Ibrahim Koodoruth.
Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Ombudsperson for Children (OC) estime, elle, que la société n'est pas suffisamment à l'écoute des enfants. "Il y a une hausse de la violence à Maurice et dans le monde, et malheureusement l'automutilation et le suicide sont aussi des formes de violences préoccupantes. Il n'y a pas d'études suffisamment approfondies pour savoir quelles sont les raisons qui poussent les jeunes à se suicider", concède Shirin Aumeeruddy-Cziffra. Elle avance que nous devons réfléchir sur le modèle de société qui existe à Maurice. Le suicide est un fléau qui existe dans le monde entier, mais à Maurice, nous avons toujours été habitués à une qualité de vie que l'on est en train de perdre, déplore l'OC.
Selon elle, les familles nucléaires ont aussi son rôle à jouer dans le taux grandissant du suicide parmi les jeunes car il n'y a pas assez d'écoute. Il est dommage, déplore-t-elle, que dans pour un sujet extrêmement délicat tel que le suicide, il n'existe qu'une seule association, Befrienders, qui, faute de moyens, pourrait être amené à cesser ses activités. Elle fait ressortir que le bureau de l'OC dispose d'un greenline confidentiel, le 117, à travers lequel les jeunes en détresse peuvent, entre 9h et 16 h, se mettre en contact avec l'OC. "Ils peuvent également envoyer des sms, ou contacter le 113 (le numéro du CDU). Tout ce qu'on nous dit est confidentiel. Nous offrons un service d'écoute et selon les désirs de l'enfant, nous l'aidons à avoir une aide psychologique", indique Shirin Aumeeruddy-Cziffra.
"On peut arriver à prévenir le suicide", indique Emilie Rivet, qui a étudié le phénomène du suicide à Maurice, plus particulièrement chez les jeunes collégiens. Avec la collaboration de Jaya Balgobin, psychothérapeute, un programme d'accompagnement - Resourceful Adolescent program - a été mis en place dans le cursus scolaire en vue d'aider les jeunes à puiser dans leurs propres ressources pour se valoriser. "Les jeunes ont beaucoup à dire. Il aurait fallu mettre en place des programmes pour aider les jeunes à parler et avoir un lieu pour où ils pourraient s'exprimer", estime la psychologue. Ibrahim Koodoruth, pense que la solution pour réduire le nombre de suicides se trouve au sein des familles. "Il faudrait sensibiliser les familles à être à l'écoute de l'autre. C'est le travail de chaque individu au sein de chaque famille", soutient-il.
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