Vingt ans et amoureuses l’une de l’autre. Quand un proche apprend leur relation, leur vie bascule et l’une fait même un séjour forcé à Brown-Séquard. Mais, soudées malgré les épreuves, elles témoignent pour que personne ne connaisse le même enfer…
«Oh non, je ne suis pas malade !» hurle Gemma, 20 ans, ce dimanche-là ! Elle vient de réaliser que la voiture pénètre l’enceinte de l’hôpital Brown-Séquard. La jeune femme, qui vit sous pressions depuis que ses proches ont découvert sa relation avec Ravinee, 20 ans, une autre femme (voir hors-texte), s’attend à tout sauf à être conduite à l’hôpital psychiatrique. «J’ai pleuré, supplié pour qu’on ne m’interne pas, car je voulais juste vivre mon histoire d’amour mais on ne m’écoutait pas. Je fus hospitalisée avec l’ordre strict de ne recevoir aucune visite.» Choquée, Gemma ne croit pas à ce qui lui arrive. La réalité ressemble à un cauchemar. Pourtant, trois heures plus tôt, elle s’apprêtait à passer un dimanche tranquille chez Ravinee. Les deux entretiennent une relation amoureuse depuis trois ans et vivent ensemble depuis peu. Mais, le 26 mars 2006, le pire arrive sur le coup de 11 h 30 quand Gemma voit débarquer un policier en uniforme avec certains de ses proches. On lui demande de prendre ses affaires. Elle refuse, pleure, dit qu’elle est majeure et qu’elle ne veut pas être séparée de Ravinee. Ses suppliques restent vaines. «On m’a obligée à partir. En fait, mes proches, malgré le fait qu’ils ont vécu en Angleterre, n’admettent pas mon homosexualité et me disent que je leur fais honte, que je suis une mauvaise fille. C’est pour cela qu’ils ont voulu me faire hospitaliser sans raison. Comment peut-on dire que j’étais malade alors que mes proches ne m’avaient pas vue les jours précédents.» Quand Ravinee, absente parce qu’elle est à son travail, apprend ce qui s’est passé par des témoins impuissants de la scène, elle va au poste de police pour expliquer la situation. «Tout ce qu’ils m’ont dit, c’est que ses proches avaient le droit de faire ça. J’étais atterrée, j’ai pris un taxi et j’ai foncé à Brown-Séquard. J’ai pu savoir dans quelle salle Gemma était, mais j’ai été surprise par quelqu’un en blouse blanche. Je lui ai dit que je désirais la voir. Il m’a demandé d’où je venais. Je lui ai dit de Quatre-Bornes et il m’a balancé : ‘Mem si ou sorti la Frans mo pas pou les ou get li.’ Un membre de ma famille, me voyant déboussolée, a appelé les proches de Gemma. Ils sont venus chez nous le même jour et m’ont demandé de la laisser tranquille.» Entre-temps de l’hôpital, la courageuse Gemma tente de contacter Ravinee, persuade un visiteur de lui prêter un portable. «C’est comme ça que j’ai pu lui raconter rapidement la situation. Je n’arrêtais pas de lui dire que je ne suis pas folle et qu’il fallait me sortir de là.» Les jeunes femmes, avec la complicité de deux amis, imaginent un plan. «Le but était que je quitte l’hôpital. J’avais compris que j’allais rester longtemps là-bas. Mes amis ont promis à mes proches que je n’allais plus voir Ravinee. J’ai dit que j’avais pris conscience de ce que j’avais fait, que j’allais changer, que ma vie ne serait plus la même.» Ces mots-sésame lui ouvrent la porte après deux nuits d’hospitalisation. (Voir hors-texte). Mais les conditions sont strictes quand Gemma rentre chez ses parents : «On m’a confisqué mon laptop, mon portable et on m’a interdit de sortir seule. On m’a dit que ce que j’avais fait était illégal et que Ravinee allait être emprisonnée.» Gemma joue la comédie, se fait docile. Mais son imagination de jeune amoureuse est fertile. Lors d’une sortie «accompagnée», elle réussit à faire un retrait de son compte bancaire, s’achète un portable et garde ainsi contact avec Ravinee, qui multiplie les démarches, aidée de leur avocat, Me Ravi Yerrigadoo, pour sortir sa moitié de là par la voie légale. Mais Gemma s’impatiente. «Pour moi, la situation est la suivante : j’aime Ravinee, elle m’aime. Ce n’est pas un péché. Nous sommes des citoyennes de Maurice et nous avons plus de 18 ans. On ne peut me contraindre à rester là où je ne veux pas. C’est une violation de mes droits. On me surveille le jour, d’accord. Je décide donc de quitter la maison la nuit. J’appelle Ravinee et je lui dis que ce soir-là à minuit, je m’en irais.» C’est ce qu’elle fait, dépassant sa peur et laissant toutes ses affaires. Le lendemain, la jeune femme apprend que la police la recherche. Elle va donner une déposition accompagnée de Me Jane Jouanis. «Elle a expliqué avoir pris la décision de vivre avec Ravinee en toute liberté et sans contrainte», témoigne l’avocate. Accueillies depuis chez une amie (la sympathique Cynthia), Ravinee et Gemma sont «heureuses d’être ensemble». Mais elles ne sont pas en paix car les sms et appels pleuvent. «Des personnes appellent prétendant être des policiers qui recherchent Gemma. Nous continuons à recevoir des textos que nous conservons d’ailleurs. On nous dit que les homosexuels ne vivent pas longtemps, qu’ils n’ont pas leur place dans la société, que nous irons en enfer. Nous voulons juste qu’on nous laisse tranquilles. Nous ne demandons rien à personne, ni à manger, ni à boire, ni de l’argent. Alors laissez-nous vivre.» Pour l’heure, les deux jeunes femmes construisent leur petit monde paradisiaque. «Nous nous aimons. Sinon, croyez-vous qu’on aurait accepté de traverser ces épreuves ? Si le mariage homosexuel est légalisé ici, nous serons le premier couple homosexuel mauricien marié…» Et les enfants, en veulent-elles ? «Nous en avons parlé, Non», répondent les deux en chœur. «Nous ne nous voyons pas avec des enfants. Nous voulons juste vivre notre vie à deux.» ----------------------------------------------- Trois ans d’amour C’est un SMS qui déclenche leur histoire en 2003. Gemma, 17 ans et en HSC au collège Lorette de Rose-Hill (née en Angleterre de parents mauriciens, elle est rentrée à Maurice après 13 ans passés à Londres) envoie un texto à une amie. Mais c’est sur le portable de Ravinee – 17 ans, née à Quatre Bornes et en SC à la SSS Lallmatie – qu’atterrit ce texto. De là, elles se retrouvent régulièrement à la gare de Rose-Hill et s’échangent des textos. Très vite, leur histoire devient un roman d’amour. Faut dire qu’elles avaient découvert leur lesbianisme bien avant. «Cela ne m’a pas dérangé quand j’ai découvert que je n’étais pas hétérosexuelle. Je ne me trouvais pas anormale. D’ailleurs, j’étais sortie avec une autre fille avant Ravinee, mais ce n’était pas sérieux», confie Gemma. «Moi, j’avais déjà connu d’autres filles avant. Et mon orientation sexuelle ne m’a jamais posé de problème», renchérit Ravinee. Si elles se fréquentent et dorment régulièrement l’une chez l’autre, les proches de Gemma ne se doutent pas de leur relation intime. Chez Ravinee, c’est différent. «Un de mes proches se doutait de mon homosexualité.» En août 2005, Gemma décide d’aller faire des études en business management en Angleterre. Mais leur relation continue par téléphone, mail et Internet. Début mars 2006, un proche découvre des commentaires qu’elle a faits sur un site à propos de son amie. Et le scandale éclate dans sa famille. «C’est un site pour les jeunes. J’avais écrit ce que je pensais d’elle. Mais mes parents m’ont dit qu’ils n’allaient plus me financer et qu’ils n’acceptaient pas cette situation.» Gemma décide de rentrer à Maurice et s’en va habiter chez Ravinee. «De là, j’ai essayé de confronter mes proches mais ça n’a pas marché. Je suis donc retournée chez Ravinee.» Jusqu’au jour où on vient la chercher… pour l’emmener à Brown-Séquard.
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