Point de vue
SAJ, le Survivor ou la logique des hommes de pouvoir…
Henri Marimootoo
Pour qui avait témoigné de l'humiliation publique infligée par l'actuel régime au président de la République, sir Anerood Jugnauth, lors de la cérémonie de prestation de serment des ministres de l'Alliance sociale en public devant l'hôtel du gouvernement en juin 2005, prévoir que le même sir Anerood serait reconduit à son poste - et qu'il aurait accepté malgré les "couillonnades" qu'il prétend lui avoir été imposées à cette occasion - est une chose que même le plus crédible des longanistes de ce pays n'aurait jamais osé envisager. Comment expliquer ce revirement de situation inimaginable si ce n'est que sir Anerood Jugnauth possède, sans doute, le grand flair politique de toujours bien se positionner et, surtout, une grande force : sa soif du pouvoir ! Mais ce qui fait la force de SAJ pourrait également être une grande faiblesse que son pire ennemi/adversaire d'hier, le Premier ministre actuel, Navin Ramgoolam, a su exploiter afin d'en recueillir des dividendes quand viendra, dans deux ans, le temps des élections. SAJ, trop leader historique du MSM pour livrer cette formation au seul jugement de son fils Pravind, pourrait déjà dresser le pont entre le Sun Trust et le Square Guy Rozemont... Neutralité présidentielle ? Nous n'y croyons goutte.
En fait, en dépit de l'aversion mutuelle qu'ils affichaient l'un pour l'autre sur la place il y a peu, les deux plus hauts personnages de l'État nagent dans une interdépendance classique aux dirigeants pour conserver entre leurs mains les leviers de commande. C'est le cas depuis des lustres.
Baltasar Graciàn (écrivain espagnol observateur des faits de société qui a vécu de 1601 à 165 enseignait que, en politique, "il faut savoir comment utiliser son ennemi à son propre profit". "Il faut, affirmait-il, apprendre comment tenir l'épée non pas par sa lame, mais par le poignet qui vous permet de vous défendre.""L'homme sage tire plus profit de son ennemi que l'imbécile de ses amis". D'autres philosophes, eux de notre temps, à l'instar de Robert Greene et Joost Elffers, qui ont consacré leur vie entière à maîtriser les clés du pouvoir, ont poussé la réflexion plus loin pour arriver à recommander "qu'il ne faut jamais se laisser perturber ou stresser par son ennemi". Selon eux, "on est beaucoup plus à l'aise en compagnie d'un opposant déclaré ou deux que de ne pas savoir qui ses ennemis sont en réalité". D'où leur enseignement que "l'homme de pouvoir appelle de tous ses vœux des situations conflictuelles car c'est dans ce genre de situation qu'il rehausse sa réputation de combattant aguerri sur lequel on peut compter dans des moments d'incertitude…"
On ne peut être certain que et Navin Ramgoolam et Sir Anerood Jugnauth aient effectivement lu Baltasar Graciàn ou Greene et Elffers, mais, qu'importe, on peut néanmoins être sûr que les deux ont appris qu'en politique les inimitiés ne sont pas éternelles. Seuls le sont les diamants et les intérêts personnels.
Deux leaders, des méthodes identiques
Un rapide survol des parcours et méthodes de sir Anerood et de Navin Ramgoolam le confirme. Et, à bien des égards, le Premier ministre a démontré qu'il est bien le digne fils de son père, lequel lui-même s'est longtemps maintenu à la tête du pays en usant et en abusant de ses ennemis/adversaires (tantôt Sookdeo Bissoondoyal, tantôt Gaëtan Duval).
Dans l'art de savoir pactiser ou utiliser ses ennemis/adversaires, SAJ en est un maître. Et ce depuis ses tout premiers pas dans l'arène. Sir Anerood Jugnauth a débuté sa carrière d'homme public en 1963 lorsqu'il mit fin, prématurément, à la carrière politique d'un fin intellectuel qu'était Annauth Beejadhur, à l'époque une star du Parti travailliste député de Rivière du Rempart. Ce fut une entrée fracassante, mais très opportuniste. Le fait veut qu'il avait alors bénéficié d'un désistement, à la onzième heure, d'un jeune enseignant d'anglais progressiste du collège Royal de Curepipe dénommé Heeralall Bhugaloo. Celui-ci, pressenti en premier lieu, prit peur qu'une famille influente de Rivière du Rempart en brouille avec Beejadhur et qui avait juré de le faire tomber de son piédestal ne se retourne, un jour, de la même manière, contre lui après l'avoir instrumentalisé. Sir Anerood fut ainsi désigné comme candidat de remplacement par l'Independant Forward Block de Sookdeo Bissoondoyal. Des langues, pas nécessairement mauvaises, prétendirent que le candidat Jugnauth profita également en sous-main d'un mot d'ordre du Parti Mauricien (alors ennemi mortel du Parti travailliste et de l'IFB) pour faire chuter un ténor des rouges…
Anerood Jugnauth, qui devint ministre du Travail dans le gouvernement institué par le gouvernement colonial anglais à partir de 1965, ne tarda pas à contester, à tort ou à raison, l'autorité de Seewoosagur Ramgoolam en tant que Premier au conseil des ministres. Il préféra s'en aller, d'abord rejoindre le All Mauritius Hindu Congress, dont il fut un fondateur. Mais il revint ensuite comme leader adjoint de l'IFB, le temps d'en être un porte-parole en vue à la conférence constitutionnelle de Londres pour négocier l'Indépendance de Maurice. Rentré au pays, toujours insatisfait des positions de sir Seewoosagur, Anerood Jugnauth quitte la politique pour un poste de magistrat dans le judiciaire. Né sous une bonne étoile, il retournera dans l'arène politique en 1970 en étant porté au pinacle par un Mouvement Militant Mauricien (MMM) se sentant obligé de se transformer d'un mouvement néo-révolutionnaire en un parti traditionnel avec à sa tête un hindou bien estimé.
Six ans plus tard, sir Anerood Jugnauth devient chef de l'opposition à l'assemblée législative bien que, pour la rue, le véritable bout-en-train de la contestation était Paul Bérenger. Durant cette période, Anerood Jugnauth fait capoter un rapprochement entre le MMM et le Parti travailliste parce qu'il est conscient que dans une telle perspective il sera condamné à n'être que le n°2 du gouvernement derrière son ennemi/adversaire de longue date, sir Seewoosagur Ramgoolam.
Ennemi/adversaire ? Pas pour longtemps ! Devenu Premier ministre après les premières élections 60-0 gagnées contre le Parti travailliste et le PMSD, c'est à ces derniers qu'il s'agrippe pour sauver son fauteuil face à Paul Bérenger et de ses fidèles qui le convoitaient. C'est ainsi qu'après avoir récompensé sir Seewoosagur avec le poste de gouverneur général - faute d'arriver à en faire le premier président de la République - Anerood Jugnauth, pourtant avec un MSM électoralement minoritaire, conservera la direction de l'hôtel du gouvernement pendant treize longues années en s'appuyant, par deux fois chacun - et en renvoyant également en deux occasions - tour à tour ses ennemis/adversaires politiques travaillistes, PMSD, MMM et même les Verts Fraternels de Sylvio Michel ! Un incroyable art de conservation des cartes entre ses mains !
En 1995, à l'âge de 65 ans, certains ironisaient en lui souhaitant bonne retraite après une raclée mémorable signée alliance Ptr-MMM (deuxième 60-0 de l'histoire). Mais le Survivor devait pourtant retrouver les ressources nécessaires (le sérum MMM) pour redevenir Premier ministre et ensuite atterrir comme président de la République. Navin Ramgoolam vient, en fait, vendredi dernier, que lui mettre la cerise sur le gâteau en le ramenant au château de Réduit.
En météorologue politique sentant toujours d'où va souffler le vent, SAJ dévoila sa conduite en ces termes à l'approche des élections de 1991 pour se remettre alors avec le MMM : "Kan train pé passé, mo pas pou ress lor lagar guet li passé !" Logique d'un homme qui aime le pouvoir qui, aujourd'hui, accepte cette fois d'entrer dans le train d'un Premier ministre travailliste dont il croit qu'il reviendra aux affaires en 2010 ?
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